Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
6 janvier 2015 2 06 /01 /janvier /2015 01:12

Voici un poème que Victor Hugo a écrit un 6 janvier

+.+.+.+.+.+.+.+.+.+.+.+.+.+.+.+.+.+.+.+.+.+.

L'ART D'ETRE GRAND-PERE

IV - LE POEME DU JARDIN DES PLANTES

- VIII -

C'est une émotion étrange pour mon âme 
De voir l'enfant, encor dans les bras de la femme, 
Fleur ignorant l'hiver, ange ignorant Satan, 
Secouant un hochet devant Léviathan, 
Approcher doucement la nature terrible. 
Les beaux séraphins bleus qui passent dans la bible, 
Envolés d'on ne sait quel ciel mystérieux, 
N'ont pas une plus pure aurore dans les yeux 
Et n'ont pas sur le front une plus sainte flamme 
Que l'enfant innocent riant au monstre infâme. 
Ciel noir ! Quel vaste cri que le rugissement ! 
Quand la bête, âme aveugle et visage écumant, 
Lance au loin, n'importe où, dans l'étendue hostile 
Sa voix lugubre, ainsi qu'un sombre projectile, 
C'est tout le gouffre affreux des forces sans clarté 
Qui hurle ; c'est l'obscène et sauvage Astarté, 
C'est la nature abjecte et maudite qui gronde ; 
C'est Némée, et Stymphale, et l'Afrique profonde 
C'est le féroce Atlas, c'est l'Athos plus hanté 
Par les foudres qu'un lac par les mouches d'été ; 
C'est Lerne, Pélion, Ossa, c'est Érymanthe, 
C'est Calydon funeste et noir, qui se lamente. 

L'enfant regarde l'ombre où sont les lions roux. 
La bête grince ; à qui s'adresse ce courroux ? 
L'enfant jase ; sait-on qui les enfants appellent ? 
Les deux voix, la tragique et la douce se mêlent 
L'enfant est l'espérance et la bête est la faim ; 
Et tous deux sont l'attente ; il gazouille sans fin 
Et chante, et l'animal écume sans relâche ; 
Ils ont chacun en eux un mystère qui tâche 
De dire ce qu'il sait et d'avoir ce qu'il veut 
Leur langue est prise et cherche à dénouer le noeud. 
Se parlent-ils ? Chacun fait son essai, l'un triste 
L'autre charmant ; l'enfant joyeusement existe ; 
Quoique devant lui l'Être effrayant soit debout 
Il a sa mère, il a sa nourrice, il a tout ; 
Il rit. 

De quelle nuit sortent ces deux ébauches ?

L'une sort de l'azur ; l'autre de ces débauches, 
De ces accouplements du nain et du géant, 
De ce hideux baiser de l'abîme au néant 
Qu'un nomme le chaos. 

Oui, cette cave immonde, 
Dont le soupirail blême apparaît sous le monde, 
Le chaos, ces chocs noirs, ces danses d'ouragans, 
Les éléments gâtés et devenus brigands 
Et changés en fléaux dans le cloaque immense, 
Le rut universel épousant la démence, 
La fécondation de Tout produisant Rien, 
Cet engloutissement du vrai, du beau, du bien, 
Qu'Orphée appelle Hadès, qu'Homère appelle Érèbe, 
Et qui rend fixe l'oeil fatal des sphinx de Thèbe, 
C'est cela, c'est la folle et mauvaise action 
Qu'en faisant le chaos fit la création, 
C'est l'attaque de l'ombre au soleil vénérable, 
C'est la convulsion du gouffre misérable 
Essayant d'opposer l'informe à l'idéal, 
C'est Tisiphone offrant son ventre à Bélial, 
C'est cet ensemble obscur de forces échappées 
Où les éclairs font rage et tirent leurs épées, 
Où périrent Janus, l'âge d'or et Rhéa, 
Qui, si nous en croyons les mages, procréa 
L'animal ; et la bête affreuse fut rugie 
Et vomie au milieu des nuits par cette orgie. 

C'est de là que nous vient le monstre inquiétant. 

L'enfant, lui, pur songeur rassurant et content, 
Est l'autre énigme ; il sort de l'obscurité bleue. 
Tous les petits oiseaux, mésange, hochequeue, 
Fauvette, passereau, bavards aux fraîches voix, 
Sont ses frères, tandis que ces marmots des bois 
Sentent pousser leur aile, il sent croître son âme 
Des azurs embaumés de myrrhe et de cinname, 
Des entre-croisements de fleurs et de rayons, 
Ces éblouissements sacrés que nous voyons 
Dans nos profonds sommeils quand nous sommes des justes, 
Un pêle-mêle obscur de branchages augustes 
Dont les anges au vol divin sont les oiseaux, 
Une lueur pareille au clair reflet des eaux 
Quand, le soir, dans l'étang les arbres se renversent, 
Des lys vivants, un ciel qui rit, des chants qui bercent, 
Voilà ce que l'enfant, rose, a derrière lui. 
Il s'éveille ici-bas, vaguement ébloui ; 
Il vient de voir l'éden et Dieu ; rien ne l'effraie, 
Il ne croit pas au mal ; ni le loup, ni l'orfraie, 
Ni le tigre, démon taché, ni ce trompeur, 
Le renard, ne le font trembler ; il n'a pas peur, 
Il chante ; et quoi de plus touchant pour la pensée 
Que cette confiance au paradis, poussée 
Jusqu'à venir tout près sourire au sombre enfer ! 
Quel ange que l'enfant ! Tout, le mal, sombre mer, 
Les hydres qu'en leurs flots roulent les vils avernes, 
Les griffes, ces forêts, les gueules, ces cavernes, 
Les cris, les hurlements, les râles, les abois, 
Les rauques visions, la fauve horreur des bois, 
Tout, Satan, et sa morne et féroce puissance, 
S'évanouit au fond du bleu de l'innocence ! 
C'est beau. Voir Caliban et rester Ariel ! 
Avoir dans son humble âme un si merveilleux ciel 
Que l'apparition indignée et sauvage 
Des êtres de la nuit n'y fasse aucun ravage, 
Et se sentir si plein de lumière et si doux 
Que leur souffle n'éteigne aucune étoile en vous ! 

Et je rêve. Et je crois entendre un dialogue 
Entre la tragédie effroyable et l'églogue ; 
D'un côté l'épouvante, et de l'autre l'amour ; 
Dans l'une ni dans l'autre il ne fait encor jour ; 
L'enfant semble vouloir expliquer quelque chose ; 
La bête gronde, et, monstre incliné sur la rose, 
Écoute... - Et qui pourrait comprendre, ô firmament, 
Ce que le bégaiement dit au rugissement ? 

Quel que soit le secret, tout se dresse et médite, 
La fleur bénie ainsi que l'épine maudite ; 
Tout devient attentif ; tout tressaille ; un frisson 
Agite l'air, le flot, la branche, le buisson, 
Et dans les clairs-obscurs et dans les crépuscules, 
Dans cette ombre où jadis combattaient les Hercules, 
Où les Bellérophons s'envolaient, où planait 
L'immense Amos criant : Un nouveau monde naît ! 
On sent on ne sait quelle émotion sacrée, 
Et c'est, pour la nature où l'éternel Dieu crée, 
C'est pour tout le mystère un attendrissement 
Comme si l'on voyait l'aube au rayon calmant 
S'ébaucher par-dessus d'informes promontoires, 
Quand l'âme blanche vient parler aux âmes noires.


Victor Hugo - 6 janvier 1876

-.-.-

Un autre poème ?

Partager cet article

Repost 0
Published by Ze Bath Leurre
commenter cet article

commentaires