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7 mars 2001 3 07 /03 /mars /2001 01:55

De :  le Zappe
Date :  Mercredi 7, Mars 2001  1:55
Objet : 

-
Lucîle de mer a écrit
> Sur la ligne du temps
> > Se trouvent en souvenirs
> > Mon corsage d’enfant
> > Mes dentelles de mer
> > Mes toiles d'araignées
> > Tout un passé dans une poussière étoilée
>
> > Lucîle


ISLE OF AVALON

(A Jo-Ann "Longnose" S. Glamorgan 1949-1974,
patronne pêcheur, disparue en mer)

Face aux vitres tout empoussiérées
de l'ancienne et longue demeure en bois
s'étend comme le refus obstiné
par les derniers habitants du lieu
de tout paysage de tout repère :
l'homme dans son long manteau noir
aux reflets un peu verdâtres
a une cigarette éteinte entre les lèvres

Il fixe la longue digue moussue
un peu en contrebas
et au-delà de laquelle obstinément
été comme hiver
il y a la mer
la mer et la brume hésitante
toujours à rôder sur l'île
jour après jour
été comme hiver

Nul bateau nul oiseau nul repère
au-delà de cette digue ancienne
que l'horizon à peine visible :
ciel ou mer c'est la même traînée
sans éclat sans obstacle
sans laideur sans beauté
sans joie et sans drame
dont il soit encore possible
de se souvenir

Nul arbre dans l'île
rien que les maisons de bois
les longues et mortes demeures
aux parois et planchers qui se disjoignent
autour des pointes de fer rouillées
se désagrégeant avec patience
rien que le raclement froid et prudent
de cette eau qu'on dirait d'ardoise
sur les blocs informes de béton
à la pointe de l'épi
et invisibles de ces fenêtres
qu'aucun gosse plus jamais ne brisera
ni même un oiseau distrait

Les membres de ce clan s'en sont allés
comme s'ils avaient fini par comprendre
qu'il était grand temps pour eux de fuir
leurs colères si longtemps ressassées

Ils n'étaient pas de ce lieu :
c'est un endroit où l’on ne peut naître
ils avaient d'autres passés à ronger
d'autres comptes anciens à rendre
et où qu'ils allassent désormais
leur avenir n'était déjà plus
un endroit pour eux

*  *  *

Le café de la boîte en fer noirci
a un goût de renfermé et d'ennui
sa chaleur n'apporte aucune vie

Façonnées avec savoir-faire
quelques photographies diaphanes d'anciens
des visages dont ceux qui s'en sont allés
ne se souvenaient même plus eux-mêmes
et qu'ils ont laissés

Une autre davantage bizarre
et qui montre un tramway matinal
presque vide tanguant sur ses rails
à coups nerveux et pimpants de sonnette
et avec un visage sans âge sans langage
et une main posés à plat sur la vitre
dans laquelle se reflète une rangée de maisons
comme inhabitées dans un faubourg automnal
de quelque grand port mer- ou nordique

Tout est en place
pour remodeler le passé
et le peupler de visages nouveaux
de nouvelles lignes de marche
dans la pâleur du papier peint
à l'emplacement des cadres dépendus
et où s'accentue brusquement
la distorsion du Temps
que l'on a dérangé

Une longue table de hêtre
griffée à hauteur de main
de machinaux et lents coups de lames
maculée de ronds de tasses
et de traces tenaces d'huile et de graisse

Une chaise d'enfant un fauteuil éventré
une boîte à sel au couvercle fendu
avec dedans deux boutons
une pièce de monnaie
une médaille pieuse
et sous une punaise noircie
des bouts friables de papier
avec des chiffres jaunis
des initiales étranges
un mot illisible et rouillé
qui ne représente plus
qu'une chose morte
et bientôt sans nom

*  *  *

Je ne sais rien de la mer
que la vision fugitive de cette femme
grande et brune et bien en chair
adressant à un inconnu
de petits signes enjoués

Je n'étais pas cet inconnu
au long manteau noir un peu verdâtre
je n'étais qu'un faiseur de poèmes
fatigué du présent
revenu de l'avenir
et confiant à nouveau
dans les voix du passé

Je rallumais dans le vent du soir tombant
ma cigarette roulée dans du papier maïs
et je me brûlais presque la lèvre
en vouant bruyamment aux gémonies
les hommes de cette terre sans Dieu

Chaque seconde était une année
qui passait et je ne voulais pas
que l'on me vît vieillir

*  *  *

Il m'arrive souvent aujourd'hui
de penser à cette femme qui m'avait prédit
que je mourrais à trente-deux ans

Les années qui suivirent
furent sans doute un beau cadeau
ai-je envie de lui dire

(© Jean-Marie Flémal, 1974)

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