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20 mai 2001 7 20 /05 /mai /2001 09:53
De : Jeanne-Mi
Date :  Dimanche 20, Mai 2001  10:53
Objet :  B.A.ba

Bonjour Ze Bath Leurre et Ze Bath Cie, ...
....si vous avez envie de faire une B.A. tout en allégeant les rayons de
votre bibli pédagogo et même générale et généreuse avant les vacs d'été,
une bonne adresse et quelques nouvelles....de Nouvelle-Calédonie...
...bien cordialement, bon dim, b+... alain

p.s. ayant moi-même enseigné en CDi et en Polynésie...j'imagine assez
bien ce genre de situation, difficile à assumer au quotidien en gardant
le moral ( c'est un euphémisme ?...ou une litote ?...)
p.s.2 j'ai pris la liberté d'ajouter quelques précisions à cet appel,
que j'ai mises entre crochet...
...et j'ai "élagué" un passage [.../...] assez technique concernant
plutôt les documentalistes de métier...

***************************-
  La Province Nord ( plus grande que la Corse ) est une province
déshéritée  :
peu de collèges, encore moins de lycées :
un lycée polyvalent à Poindimié (315 élèves
seulement),
un lycée agricole à Pouembout,
un lycée professionnel à Touho,
un collège à Canala, à Houailou, koné, Poindimié,
Hienghène.
Ce sont de petits collèges auxquels est rattachée en
général une ALP
(antenne LP qui forme à  des CAP  cocotiers
polyvalents, non spécialisés
avec un taux de réussite de 100 %:
en gros les filles auront acquis quelques principes
d'hygiène et
d'économie familiale,
les garçons sauront à peu près bricoler et jardiner.
La plupart de ces élèves retourneront en tribu  et
n'exerceront aucun
métier.).
   Ces dix dernières années (accords de Matignon obligent), l'état a
créé beaucoup d'établissements et a fait un effort de construction, mais
la maintenance est insuffisante et les locaux se détériorent vite. Les
crédits de fonctionnement sont tous très insuffisants et les normes de
sécurité sont souvent à des années lumières de celles exigées en France.
    Les CDI [-centres de documentation et d'information,
ex-bibliothèques des élèves -] sont laissés pour compte, d'une part, par
manque de crédits, d'autre part, par manque de personnel formé.
   En effet, le territoire ne prépare pas au Capes de documentation, et
fait peu appel au contingent de documentalistes volontaires pour la
Calédonie. Tant et si bien que les CDI sont souvent tenus par des
Maîtres-Auxiliaires qui ne savent pas ce qu'est une doc et qui n'ont
pas les connaissances de base pour utiliser BCDI.../....
[- logiciel documentaire du CRDP de Poitiers utilisé dans plusieurs
dizaines de milliers d'établissements et répandu à travers le monde
entier ( jusqu'au Japon !)]
.../...
.d'autant que certains chefs d'établissement refusent à leur  MA faisant
fonction de doc un stage BCDI ou un stage d'initiation à la profession
sous prétexte qu'ils ne sont pas  MA en doc !
..../... J'ai passé mes premiers mois à remettre de l'ordre dans BCDI.
Je suis s˚re que lorsque je repartirai mon poste sera de nouveau pourvu
par une jeune MA, pleine de bonne volonté mais que personne n'aidera et
qui n'aura pas le droit de suivre un stage, car un stage à Nouméa
revient trop cher. L'année dernière j'ai commandé mes ouvrages sur le
territoire. Je les ai payé très chers. Cette année
j'ai fait une commande à la SFL, qui ne m'est pas encore parvenue. Je ne
sais pas à combien vont s'élever les frais de douane , le transport et
les taxes et si les ouvrages ne vont pas rester en attente à Nouméa
jusqu'à ce qu'un prof vienne les chercher.
     Lorsque j'étais à Argenteuil, on envoyait beaucoup de livres au
Sénégal et on s'arrangeait pour les faire parvenir gratuitement gr‚ce à
l'armée. Je remplis la liste GECRI et reçois gratuitement un certain
nombre de specimens. J'écris aussi directement aux éditeurs en faisant
appel à leur générosité . Magnard m'a fait parvenir il y a quelques
semaines un colis d'ouvrages parascolaires et pédagogiques. J'ai essayé
avec d'autres éditeurs, mais je n'ai reÁu que quelques bouquins (c'est
déjà ça !) parmi des catalogues et des pubs. En fait, mon problème vient
de ce que j'exerce dans le collège le plus au Nord de la Calédonie, car
d'après ce que j'ai compris, Nouméa, qui est une ville blanche et riche
a des conditions similaires à celles de la métropole.
     Moi, je dépends de la Province Nord, peuplée de kanaks vivant en
tribus et de caldoches broussards dont les stations (fermes) isolées
dans la montagne sont souvent éloignées  les unes des autres de
plusieurs dizaines de km.
     L'internat de Koumac , village blanc (à cause des métros qui
travaillent à l'hôpital, au Collège, à la gendarmerie, ou au SMA
[-service militaire adapté -]) accueille tous les enfants des tribus et
des stations dans un rayon de 100 km. Il est géré par la Province et non
l'éducation nationale. Les surveillants manquent de
formation et il n'y a pas de bibliothèque , ni de salle d'étude mises à
la disposition des élèves. L'atmosphère y est étouffante (au sens
propre) et peu propice au travail (c'est un euphémisme) . 80 % de nos
élèves y sont confinés [ ? ] pendant la semaine.
   Ils ont du mal à se comprendre entre eux, car ils parlent des langues
différentes. En effet la faible densité de population dans la région,et
les difficultés à traverser la chaîne n'ont pas favorisé les échanges.
Certains élèves
semblent avoir un vocabulaire qui se réduit à quelques onomatopées en
français ou dans leur langue.
    L'enseignement dispensé en primaire a souvent été plus que
rudimentaire. Enfin, ça dépend des tribus...
   Ce qu'il faut savoir, c'est qu'il y a encore beaucoup d'instituteurs
sans le moindre diplôme et qui n'ont pas reÁu de réelle formation. Tout
le monde s'en fiche. Personne ne veut aller travailler dans le Nord,
surtout dans les tribus, et les kanak instituteurs sont encore
rarissimes. Aucun kanak n'avait réussi l'année dernière le concours
d'entrée à l'IUFM. Les jeunes instits  nommés dans le nord considèrent
cette nomination comme un purgatoire obligé et n'ont qu'une h‚te,
retourner le plus vite possible dans la Province Sud.
   Quant au Collège c'est pis : 60 % de mutations par an, un grand
nombre de postes non pourvus à la rentrée (les métros, quand ils
regardent la carte et lisent quelques livres sur la région refusent
souvent cet exil) et qui sont finalement pourvus par des MA qui débutent
( le Vice-Rectorat embauche à tire-larigot à la rentrée et c'est ainsi
qu'on nous parachute des jeunes sans diplôme et sans expérience
fraîchement arrivés sur le territoire et
ayant besoin de quelques liquidités (le salaire est indexé, et bien que
la vie quotidienne soit deux ou trois fois plus chère qu'en métropole,
les salaires de la fonction publique sont nettement supérieurs aux
autres).
   Ces jeunes, s'ils s'installent sur le territoire sont quelques années
plus tard promus certifiés, même s'ils n'ont qu'une licence cocotier,
voire rien du tout (validation des acquis ....) Résultat, un projet
d'établissement bidon, des profs plus soucieux de respecter l'ordre des
séquences  et la bonne tenue du cahier de textes que de
s'assurer que les élèves ont acquis quelque chose, un enseignement
totalement inadapté à la réalité économique, sociale, culturelle kanak,
voire océanienne. Si l'on ne dit plus "nos ancêtres
les Gaulois" on enseigne toujours l'histoire des Gaulois, la littérature
française , la culture occidentale etc...
   L'enseignement  secondaire est complètement déconnecté des réalités
et des préoccupations quotidiennes des enfants si bien que la plupart
des élèves assistent sagement aux cours (les élèves sont en général
calmes) et se contentent de laisser vagabonder leur esprit. La
restitution orale et écrite est pratiquement
impossible. Alors, les profs surnotent (histoire de ne décourager
personne) en attendant que les élèves retournent à 16 ans dans leur
tribu ou leur station. A part les enfants des métros, seuls 3 ou 4
privilégiés par
classe pourront poursuivre leurs études en seconde, au lycée de
Poindimié, situé de l'autre côté de la chaîne (il faut traverser la
chaine de montagne ) sur la côte Est, à quelques 200 km de Koumac ..
Alors que le collège a 600 élèves, je ne sais pas si un élève kanak par
promotion atteindra son bac...
     Bien s˚r, si l'on consulte les statistiques du Vice-Rectorat, on
n'a pas tout à fait les mêmes chiffres, car les
résultats des enfants des métros sont en général inclus dans leurs
statistiques...
     Pourtant sur papier les moyens existent et l'état français a
investi dans la construction des collèges. A Koumac, le collège a été
construit  il y a 4 ou 5 ans seulement  et les bâtiments de l'ancien
collège ont été
transformés en internat. Mais les architectes n'ont pas tenu compte des
besoins d'un collège moderne (nombre de salles très insuffisant dès le
départ, alors que la population scolaire est très stable, CDI conÁu en
dépit du bon sens (circuit électrique ne fonctionnant pas, absence de
poste téléphonique, absence de murs droits et de murs tout court  - le
CDI donne sur un amphithéâtre en plein air et a la forme arrondie d'une
case kanak, le symbole est intéressant, mais bonjour la fonctionnalité !
- , absence de prises électriques etc... On y rôtit toute
l'année (les climatiseurs sont presque toujours en panne et de toutes
façons il faut faire des économies d'électricité ), et les vitres (sans
stores) théoriquement vendues comme incassables se brisent au moindre
courant d'air.
   A part ça la salle est esthétiquement très belle et pourrait devenir
une belle salle de réunion, si l'on obtenait les crédits pour construire
un véritable CDI. J'ai appris que l'architecte avait récidivé pour
d'autres nouveaux collèges et que les CDI étaient de plus en plus conçus
en dehors de toute préoccupation fonctionnelle! De
plus il y a encore beaucoup de corruption et une bonne partie des fonds
de l'état gonflent des poches occultes. De toutes façons il n'y a que
les gros équipements qui sont gérés par l'état  Pour ce qui est du
fonctionnement, c'est la province qui gère (en partie avec des
subventions de l'état) et comme la province Nord est très pauvre, elle
ne peut que reverser une portion congrue de son budget aux
établissements secondaires . Aussi le budget de fonctionnement ne
permet-il pas de faire fonctionner un collège qui a  des besoins
modernes.
   Résultat, j'attends toujours qu'on m'installe le téléphone et
Internet au CDI et je fonctionne avec un budget qui ne permet même pas
de remplacer les ouvrages non rendus ou détériorés. Extérieurement j'ai
beaucoup de choses (plus de 5000 ouvrages répertoriés ) Mais à quoi cela
peut-il me servir d'avoir en 30 exemplaires d'
"Alceste" d'Euripide, des orateurs attiques, des mémoires de
Saint-Simon  ou de Châteaubriand, alors que 80 %  des élèves savent à
peine lire  en entrant en 6e et que leur univers c'est le lagon,  la
chaîne de montagnes , la
forÍt tropicale  et la savane et que même les métros ne feront jamais de
latin ou de grec !
    Près de la moitié des ouvrages datent d'avant guerre ou des années
50 . Quand on connaît les ravages de l'humidité tropicale,  imaginez
l'aspect et l'odeur de ces ouvrages ! Les quelques ouvrages sur le
Pacifique et les Îles océaniennes  sont pris d'assaut et disparaissent
malheureusement très vite. A cela, il faut ajouter le manque de
personnel "atoss" (pas de titulaires et de gens formés, pas de
concierge, 3 femmes de ménage et seulement deux agents pour deux
bâtiments éloignés d'un km dont l'un est antenne LP). Les corbeilles
sont vidées une fois par  semaine, le ménage rapide fait une fois tous
les 15 jours et le ménage réel pendant les vacances....
    Quand il est fait ! Le Vice-Recteur qui avait tenu à se déplacer le
jour de la rentrée dans notre collège avait été étonné de la crasse de
l'Antenne LP  . Ce sont les profs qui se sont fait admonester parce
qu'ils n'avaient pas fait le ménage ! La commission de sécurité est une
commission bidon : les profs se plaignent des conditions de sécurité non
respectées, mais quand la commission passe elle ne signale rien. Ca les
gênerait de fermer l'ALP et le collège  pour des raisons de sécurité,
alors tant qu'il n'y a pas d'accidents, autant laisser courir .....
    Si vous pouviez me faire parvenir des ouvrages sympas (romans, bd,
documentaires, usuels) je vous en serai très reconnaissante. Si, je
possède déjà quelques ouvrages parmi ceux  que vous m'envoyez , je les
redistribuerai aux tribus kanak, qui quémandent des livres et n'ont pas
le moindre sou pour en acheter. Pour beaucoup d'élèves de 6e , le manuel
scolaire est le premier contact qu'ils ont avec le livre.
    Beaucoup ne savent pas distinguer le nom d'un auteur d'un titre, et
remettent n'importe o˘ dans les rayons et dans n'importe quel sens les
ouvrages. Tout  reste à faire ...
    Il faudrait d'abord adapter  l'enseignement aux besoins réels du
pays, arriver à motiver les élèves et à leur faire comprendre que
l'avenir de leur pays dépend d'eux. Pour l'instant on se contente  de
singer un enseignement déconnecté de leur réalité avec des moyens mal
appropriés..... Trêve de jérémiades....
merci pour tout - cordialement -
Marie-Véronique Garland
BP 456
98850 KOUMAC
NOUVELLE-CALEDONIE
00687424339
email : mvgarland@mls.nc
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