Pisse and love
Lundi dernier, FR3, chaîne publique, diffusait une émission médicale «Se soigner autrement». J’ai cependant préféré regarder un film sur une chaîne du satellite Le Voyage de James à Jérusalem, voyage douloureux dont il ramènera quelques shekels. Bon film malgré tout.
À la fin du film, comme il ne m’était pas encore venu l’idée de mettre la viande dans le torchon, j’ai joué au zappeur fou : je suis tombé sur la fin de l’émission sus-évoquée. Un type se présente, médecin généraliste, mais excipant d’un long passé d’acupuncteur, homéopathe, ostéopathe (baslespattes ?). Mon attention fut attirée par cette présentation : de quelle patamédecine icelui va-t-il nous entretenir ?
Monsieur boit sa pisse et conseille à ses patients d’en faire autant. J’ai déjà parlé des ravages de l’urinothérapie, notamment auprès des malades atteints du sida qui abandonnent la trithérapie pour cette clownerie. Mais, contrairement aux apparences, je suis moins obtus qu’un angle avoisinant les 180° : en conséquence, j’ai ouvert grand mes écoutilles pour comprendre, selon ce bon docteur, quels étaient les arguments pour justifier une telle pratique.
De mémoire, je retranscris objectivement tout ce qu’il a pu dire en quelques minutes à l’interviewer (médecin lui aussi).
J’ai été convaincu des bienfaits de l’urinothérapie le jour où un de mes patients chauffeur de taxi, dont je n’arrivais pas à guérir le psoriasis, m’annonça qu’il était guéri grâce à sa pisse qu’il buvait régulièrement. Depuis très longtemps, dans divers pays (en Inde, chez les Indiens…) on utilise cette pratique. Il y a un peu plus d’un siècle, on soignait les blessés de cette manière sur les champs de bataille. En Allemagne, il y a 5 millions d’adeptes. Cette thérapie rentre bien dans la vision holistique des médecines non conventionnelles qui ne soignent pas un symptôme mais une personne dans sa globalité. La science n’est pas actuellement capable de trouver les raisons de son efficacité. C’est un excellent remède peu onéreux pour les pays sous-développés comme Madagascar (gros plan sur la femme malgache de Monsieur se trouvant dans le public).
Cette explication est passionnante car c’est un concentré de propos irrationnels, pseudo scientifiques enveloppés dans des arguments fallacieux, pour ne pas dire malhonnêtes. Après réflexion, si, finalement, j’affirme que c’est malhonnête d’autant que son auteur est docteur en médecine.
Passons ces arguments au crible de la raison :
- Recours au témoignage d’un patient pour établir une théorie universelle, indépendamment de toute évaluation scientifique selon un protocole reconnu.
- Recours à l’ancienneté et l’exotisme (Inde, Indiens…) pour justifier l’efficacité.
- Cinq millions d’adeptes en Allemagne : d’où vient ce chiffre ? Il m’étonnerait fort qu’une telle question ait été posée officiellement. Admettons-le, malgré le manque de référence. Le nombre n’est pas un argument : il y a un milliard de musulmans sur terre, (pareil pour les chrétiens). Je suis athée, le plus souvent atterré, et je ne m’en porte pas plus mal, grâce à Dieu).
- La vision holistique est la tarte à la crème du New Age et de sa bouillie philosophique ; personne n’en a un jour démontré la pertinence scientifique, ce qui en matière de santé fait un peu désordre...
- La science ne possède pas actuellement les outils pour en démontrer l’efficacité. Ce type "d’argument" est particulièrement vicieux parce qu’il permet de soutenir n’importe quelle affirmation dans la mesure où l’on réfute l'efficacité des outils présents pour soumettre sa pertinence à d’éventuelles futures recherches sur le sujet : nier l'utilité d'un thermomètre n'a jamais fait baisser la température ! On n’est pas loin du syndrome galiléen et du déni de la réalité, même si l’on considère que tout peut évoluer : après tout, le monstre du Lochness peut abandonner un jour sa célèbre timidité et devenir une réalité ? C’est vrai que ce serait sympa s’il existait pour de vrai, Nessy !
- Remède peux onéreux pour les pays « sous-développés » (sic !). Quel cynisme ! Ils sont trop fauchés pour se soigner efficacement à l’aide de médicaments validés, qu’ils boivent leur pisse !
Ce dernier argument me rappelle cette honteuse campagne homéopathique, d’il y a environ cinq ans, destinée à promouvoir cette patamédecine en Afrique pour soigner les malades du paludisme. On connaît l’efficacité de la poudre de notre ami Perlimpinpin : pas plus de guérison que de margarine en branche, on s’en doutait… Néanmoins, faire croire à des malheureux qu’on va les soigner en leur préconisant d’abandonner un traitement conventionnel efficace est criminel.
Au final, on obtient donc un catalogue quasi complet du discours des charlatans. Ce qui est affligeant, c’est que l’on diffuse cette émission, proche des Guignols de l’Info, dans le cadre d’un magazine de la santé, sur une chaîne du service public ! Certes, le thème en était «Se soigner autrement». Doit-on cependant montrer ce qui existe en matière de thérapie farfelue, non validée médicalement ? On est au cœur du sujet de la thèse évoquée dans un précédent article, qui défend l’idée que les médias sont en grande partie responsables du manque d’information scientifique sérieuse de la population.
Le mystérieux et le paranormal sont plus spectaculaires qu’une plate information validée : la foi gagne petit à petit du terrain sur la compréhension, c’est dramatique. À quand une prescription médicale pour un voyage à Lourdes remboursé par la Sécurité sociale ?
Pour finir, rappelons cette réflexion de Dick Taverne* (déjà citée dans un précédent article)
Michel Tournon
* Dick Taverne est un homme politique britannique, appartenant au parti libéral-démocrate (le « troisième parti » du paysage politique anglais), ancien ministre ; il ne revendique pas de compétence scientifique mais s’est entouré de l’avis de multiples spécialistes.