De : JMF
Date : Samedi 29, Septembre 2001 8:30
Objet : MERLIN LE DESENCHANTEUR
MERLIN LE DESENCHANTEUR
Parmi les hangars aux tôles rouillées
les toitures basses des logis
et les haies de noisetiers
le soleil l'ouvrier du crépuscule
laboure la friche de l'horizon invisible
et de sa gloire rapide incendie
les peupliers qui bordent la lande
au-delà de laquelle la nuit
depuis toujours c'est l'ailleurs
C'est l'heure errante du soir
l'heure chaque jour attendue
où le village s'appartient le plus
et où nul étranger ne s'aventure
visage couvert et mains cachées
Voix tranquilles faussement
et lointains sifflements :
au ras des mares et des berges
c'est déjà presque la nuit
un nouveau monde en essor
un inquiétant chaos d'indigo et d'émeraude
où les griffures des vols d'insectes
font chuinter le silence
comme une colère sourde
une menace lente
qui se précise
Une grenouille coasse
un bec puissant l'éventre
parmi les immobiles roseaux
où les longues pattes de l'oiseau
ont à peine bougé
* * *
Aux abords de la cense Matthias
une odeur de poils rôtis
à la torche de paille
ne manque pas de ramener
à certains des souvenirs
mauvais
Une brouette cahote lentement
sur les chapeaux de curé
qui ceignent la cour
La terre battue de la grange
a été brossée sous les crochets
où l'on suspend par à-coups le cochon
tête en bas comme saint Pierre
exsangue obscène et nu maintenant
le regard brouillé comme désenchanté
et qui n'a pas vu venir
la mort et la mahotte
Sur l'étal
les linges blancs bordés de rouge
attendent chaque pièce de viande
et sous la cruche de genièvre
entourée de petits verres épais
les quatre pièces de cent sous sont prêtes
pour l'abatteur aux yeux plissés
qui ajuste son tablier de lin indigo
puis passe une dernière fois
son fusil sur ses lames expertes
Il ne parle pas
de peur de distraire ses mains
étonnamment blanches et souples
et qu'il ouvre et referme
presque machinalement
Assis en retrait
le vieux Matthias attend
le premier coup de couteau
pour rallumer sa pipe à couvercle
dont le sifflement léger
accompagne celui de la lame
le long des chairs tendues
Mots brefs gestes précis
pour emplir l'instant d'attention :
rien ne peut se perdre
"pas même l'eau de boudin!"
plaisante un voisin
accouru là en curieux
et plus affable que d'ordinaire
Au bord du lisier
un bourdonnement de mouches excitées
n'interrompt pas l'assidu lapement
des chats de la cense
là où les femmes ont versé
les eaux souillées du contenu
des boyasses
Derrière son grillage
veille immobile le bouvier des Flandres
que l'on a omis de nourrir
tandis que le fox laissé en liberté
inscrit négligemment dans son territoire
le long imperméable de l'abatteur
dont il connaît depuis longtemps
les lourds effluves de mort
D'un coup de crocs dans le vide
il éloigne la poule curieuse
puis va se camper avec insolence
dans l'entrée de la grange
où joyeusement il aboie